Dimanche soir, 20 janvier.
Le soleil se couche, dans les enceintes, Bob Marley nous implore de nous relever et de ne jamais oublier de nous battre pour nos droits, Abdkrim et Abdelarim dessinent, et moi, je tapote.
Hier, je voyageais en Espagne. Sans quitter le Maroc. Comment, c’est très simple, je vais vous expliquer l’astuce, mais permettez moi tout d’abord de m’excuser pour ce long temps d’absence.
Plusieurs fois je vous ai écris pour vous raconter ce que je vivais, mais toujours il y a eu un empêchement de dernière minute m’interdisant de vous envoyer ces témoignages. Souvent l’empêchement venait de moi et de ma déception face ces textes incapables à exprimer justement ces incroyables expériences. Car, dans la traversée du Maroc qui occupa mes jours pendant trois semaines, j’ai vu, entendu et senti beaucoup. Ces beaucoup m’ont fait beaucoup réfléchir. Beaucoup de sentiments incontrôlés et aucun recul. Celui-ci arrive petit à petit (imik-imik en amazighe).
La quasi stagnation du O et l’impossibilité d’accoucher du 0.2 furent les acteurs principaux d’un vague à l’âme propre au découragement.
Vendredi dernier (18 janvier), devait se dérouler la réunion d’information autour du O et de son avancée depuis mi-décembre. En effet, la majorité des étudiants et des professeurs ne sont même pas au courant que le numéro 0.1 est sorti. Ils savent encore moins pour le premier voyage dans les universités de Casa, Rabat et Kenitra. Ils ne savent pas les avancées qui nous poussent aujourd’hui à nous officialiser par le biais d’une association, ainsi que par la demande de soutien de différents ministères (culture et éducation).
Ils ne connaissent pas les nouveaux espoirs venus des associations maghrébines d’Europe pouvant être intéressées par ce projet de bds traduites en plusieurs langues devenant un outil d’apprentissage de la langue par ces gamins ayant un passé avec le nord de l’Afrique. Un outil d’apprentissage de la langue, une porte ouverte sur la culture, une forme d’expression artistique accessible et populaire.
Aussi, les étudiants de l’INBA ne savent pas que le O a bel et bien un chef. Malgré les écrits du manifeste, malgré lui. Ce chef est incertain, désespérement dépendant de leur soutien, et quand il est malade, il voit tout en noir. Mais je crois qu’ils ont déjà compris tout ça. Je crois que le dernier à avoir pris conscience qu’il était le chef, c’est bien lui. C’est bien moi. Je crois que lorsque tout n’était qu’ascension et espoirs sans limite, la question du chef était secondaire et je l’endossais sans y réfléchir afin de ne pas perdre de temps. Sans aucune conscience des difficultés matérielles et concrètes, c’était facile et naturel. Maintenant commencent à se pointer des impératifs administratif, logistique et lourd à mort. Dès lors, ma position de chef commence à devenir forcément plus chiante…
Et me voici face à ce grand défi avec moi-même. Me donner les moyens d’approcher mes rêves. Car du plus loin que je me souvienne, rêver a toujours été une de mes activités favorites, je suis devenu une sorte de champion en cette matière. Mais, toujours, c’est la concrétisation qui a posé problème. Pour certain je suis courageux et je réalise beaucoup de choses, mais s’ils savaient combien c’est peu par rapport aux nombreuses utopies qui m’habitent ! C’est navrant quand je regarde ma vie par ce coté de la lorgnette.
Mais, parfois, il suffit d’une bonne bière dans un café populaire d’un pays étranger pour se remonter le moral, retourner la lorgnette et y contempler avec sourire l’ampleur de ses rêves et de toutes les bonnes étapes qui jalonnent le chemin pour atteindre la satisfaction d’avoir bien fait son travail et sa vie.
Cette bière salvatrice, c’est à Sebta que je l’ai goulûment ingérée. Sebta à 45 minutes de taxi de Tétouan est une propriété Espagnole en territoire Marocain vieille de plusieurs siècles. Une fois passé les douaniers désagréables et corruptibles, c’est une toute autre vie qui s’ouvre a vous. Une vie européenne, espagnole. Rues tranquilles, façon de marcher et de parler espagnole, conduite espagnole, café, feux rouges, presse, pub et panneaux signalétiques, aucun doute, nous sommes en Espagne. Sebta est un bout d’espagne au Maroc. Les marocains doivent se munir d’un laisser passer valable 24 heures pour y pénétrer. Les habitants de Tétouan, Martyl, Raikoune et Castillo bénéficient d’un passe droit perpétuel, et certains on fait de cet avantage un métier. De 06h00 à 08h00, le trafic s’organise allégrement. Pour ma part, je me suis senti très heureux de fouler les galeries d’un centre commercial que je vomissais il y a encore quelques mois. Je me suis même laissé griser par la fièvre de l’achat et me suis offert, je me suis fait le cadeau d’un manteau d’homme, d’un pantalon d’homme et d’un pull d’homme. Héhé, je déteste faire ça normalement ! Ajoutez à ça le plaisir de « calamar alla plancha » comme ceux de mon enfance et d’une bonne balade au bord de mer en compagnie de mes deux acolytes du jour, Hajar et Mimi et vous trouverez un Cédric heureux.
Le retour s’est effectué en douceur en passant prendre un thé dans un des endroits les plus emblématiques de la Tétouan que j’aime. Une petite place au centre de la médina, au milieux des bijoutiers et des tisseurs où le thé est délicieux et l’ambiance pleine des vieux travailleurs et de la fumée de leurs sebsi (pipe à kif).
Arrivée à l’appart à 20h00 pris des nouvelles d’Abdkrim et raconté ma journée, couché 21h00 et réveillé à 12h30 ce midi. En forme !
Abdkrim a fait les courses, préparé les sardines et il ne nous manquait plus que l’invitation d’amis pour enchanter ce jour béni qui me voit reprendre espoir dans mes projets et imaginer de nouvelles solutions aux problèmes.
Mercredi 23 aura lieu la réunion autour de ce qu’on a appelé sur l’affiche « le retour du O ». Le directeur de l’institut, de retour de voyage, sera présent, plusieurs profs aussi. Seront abordés les avancées, nouveaux objectifs, et nouveaux besoins du O. Une aide sera demandé à l’assistance. Pour cela, un nouveau contrat d’introduction dans le O a été imaginé par Abdkrim. Pour le remplir c’est assez simple : une page devra être remplie par le nouveau membre. Elle pourra être écrite (remplie) de toutes les façons possibles et imaginable et aura pour but de répondre à cette question : « Selon vous, qu’est ce que le O devrait rendre meilleur et par quels moyens pouvons-nous y arriver ? » Cette page devra être signée de l’icône circulaire de l’auteur. Voilà peut-être le bon moyen d’impliquer les gens. Cette méthode fera partie des modifications du numéro 0.2.
Je me rends compte que je ne vous ai pas parlé de Ouarzazate, de la famille de Smail et de sa sœur m’ayant appris une technique traditionnelle de lange du nourrisson, technique que je transmettrai à Céline pour son fils, et p’tet à Aline si elle veut avoir un deuxieme bébé car Baptiste va commencer à devenir trop grand… mais voilà, je me perds dans tout ce qu’il y a à vous raconter. Je ne sais plus très bien ce que je dois écrire sur ce blog.
A la demande de ma sœur, je vais inclure à ce message les moments d’écriture que j’ai eu depuis que je ne vous ai vu sur la toile. Je ne suis pas fier de ces articles, mais Barbara voulait les lire, alors s’ils vous ennuis, prenez vous en à elle.
Je ne les ai pas retouchés donc vous allez trouver des redites et plusieurs « retrouvaille avec vous ».
Je les ai classés par ordre chronologique, par souci de clarté.
Bonne lecture.










Je suis dans la maison que le père d’Abdkrim a construite il y a 25 ans sur le terrain que les autorités lui ont donnés en remplacement de sa barque dans un bidonville. Je partage la chambre avec Abdkrim, son neveu Abdallah et un cafard reluisant.
Aujourd’hui j’ai passe la journée à la rencontre de Salé. Nous avons quitté la maison familiale vers 09h00 et y sommes retourné 13 heures plus tard.
Notre activité ? Marcher sans arrêt au rythme des informations flot continu déversées par un Abdkrim excité de me faire visiter son territoire, attentif au moindre stigmate d’un éventuel changement ou d’une histoire passée.
Repas de pain-sardines sur le bord de mer à Rabat, nous sommes tous les deux fatigués. Sur le retour nous parlons peu, moins que d’habitude on va dire. Salé aux indiens et Rabat aux indébériches. Nous avons croisé beaucoup de gens. Beaucoup de gens. Nous avons dessiné au café sur la commande d’amis d’adolescence à lui.
Une fois rentré, nous avons retrouvé toute la famille, nous avons discuté, il a traduit et on a rigolé.
La mère d’Abdkrim dit des paroles qui vont directement au fond du cœur. Elle est impressionnante. C’est le genre de personne qui vous confirme que le regard au fond des yeux est essentiel pour communiquer. Les trois enfants, timides au début, montrent leurs dessins, brisent la glace et me donnent une leçon d’Amazighe. Ils parlent déjà bien français. La grande sœur d’Abdkrim est là aussi. Ce moment avec eux est mon réveillon de noël. Je les remercie de l’avoir partagé avec moi.
Repas délicieux, mais vu que l’homme s’habitue à tout, leur répétition baisse la surprise et rend ce moment banal. Ce qu’il y a c’est que beaucoup de nourriture est délicieuse pour l’étranger que je suis : du pain nu au couscous familial en passant par le sandwich a 3 dh, tout est fabuleusement savoureux. Donc ce soir, le repas est délicieux, comme d’hab’.
Hier la mère d’Abdkrim m’a dit qu’elle était satisfaite de moi parce que je mangeais ce qu’ils m’offraient à manger. Des amandes grillées et du thé. Je mange plus que de raison pour lui faire plaisir.
Après toute une ribambelle de questions sur ma chrétienté, musulmanité ou judaïcité et après tous les arguments déployés sur mon agnosticisme, j’ai presque enfin réussi à trouver ma foi, où plutôt ma manière d’expliquer que ce n’est pas parce que je ne suis pas monothéiste et que je ne suis d’aucun dogme que je ne crois en rien.
Nous sommes tous frères car on est tous issus du même tout et on retournera tous au même tout ; entre ces deux extrémités, on galère tous à essayer de savoir « de où ? » et «vers quoi ? » , les religions n’étant chacune qu’interprétation diverse et variée de ce phénomène. Meshi mouchkil (pas de problèmes).
La religion pour justifier la vie et surtout la mort. C’est pas neuf mais j’y crois fort.
Putain de barrière du problème de la peur de la mort chez l’homme (mouchkil).
Safi baraka.
Daba (maintenant) on est le 25 décembre et certains disent qu’Issa est né aujourd’hui il y a précisément 2007 ans, d’autres disent que le cadeau est pas celui qu’ils avaient commandé au papa noël et d’autre encore que « chat » en amazighe, ça se dit « amouche »
Nous partirons après-demain à Tizi, dans le sud vers la terre d’origine de la famille Ssouri qui m’accueille aujourd’hui comme un fils.

LUNDI 31 DECEMBRE
JE SUIS SEUL
Je suis seul en ce jour de réveillon de la 2008ème année.
Pour des raisons orthopédiques, mon frère Abdkrim est parti seul en vadrouille dans les montagnes et douars avoisinant, me laissant à une convalescence forcée et utile. Celle-ci me permet d’observer les taches ménagères qu’une femme de la campagne doit accomplir. C’est assez hallucinant. Rakia est une force volontaire et efficace. Peut-être tire-t-elle cette puissance des chants qu’elle fredonne et qui l’accompagnent partout.
MARDI 1 JANVIER 2008
RETROUVAILLES
Je pars demain à cinq heures du matin.
Je pars demain, je quitte cette place introuvable sur une carte routière, un lieu qui m’a bercé de ses louanges.
Je quitte le douar Tizi et ses habitants, derniers représentants des coutumes du peuple Amazighe.
Je quitte une terre dure où le climat glacial de l’hiver et étouffant de l’été forge les hommes et les femmes.
Je quitte ces femmes au courage vaste comme le paysage que je contemple en ce moment, du sommet d’une montagne face au soleil rose orangé qui se couche.
Je quitte Rakia, la tante usée d’Abdkrim restée l’unique gardienne des traditions familiales avec sa fille Fatima tandis que son mari et ses fils vivent à la grande ville, Salé, pour y gagner de l’argent.
Je quitte les rares hommes venu à l’occasion des vacances de l’Aid rejoindre leur femme.
Je quitte Mohamed, sa trentaine d’année et son statut de président de la petite association du douar Tizi. Mohamed et ses histoires d’émigration dû à l’exode rural (80 % des homes depuis 20 ans). Je quitte ces maisons traditionnelles tombant en ruine suite à leur abandon par les anciens propriétaires désormais citadins.
Je quitte ces montagnes où porc-épic, gazelles et loups se raréfient à l’inverse des sangliers récemment parachutés (ce n’est pas une métaphore) qui pullulent et détruisent les quelques mètres carré encore cultivés par les femmes et les vieux (10% selon Mohamed).
Je quitte cet univers pieux où la religion conjugue le rassemblement avec le partage des richesses envers les plus démunis.
Je quitte le silence parfait rendant la marche introspective seulement coupé par le chant puissant et profond d’un berger s’entraînant pour le prochain ARWESH (fête populaire) ou il y affrontera le champion d’un autre village dans un joute poétique.
Je quitte cette maison aux portes ouvertes laissant pénétrer les oiseaux dans les pièces afin qu’ils se régalent des miettes de nos repas. Je quitte cet autre oiseau annonciateur de bonne nouvelle par son chant « tikit-tikit » qui se traduit par « maintenant » en Amazighe. Je quitte ces enfants fascinés par le dessin et mes tours de passe-passe minables, ces enfants qui seront séparés vers 7/ 8 ans les garçons rejoignant frères et père en ville. Je quitte les jeunes filles qui sont restées et sont devenue de belles jeunes femmes, et que l’on rejoint traditionnellement près du puit, du virage, ou des rochers là-bas à la tombée du jour et qui veulent profiter de cette saison de vacances riche en homme pour y trouver le mari qui leur fera quitter cette terre. Je quitte l’Aghioule (âne) qui définit les amazighes de cette région (ce dont ils ne sont pas très fiers) et qui transporte cette eau (amen en Amazighe) devenue rare au cours des dernières décennies.
Je quitte ces gens qui ont placé sur mes épaules l’espoir d’une reconnaissance de leurs problèmes et d’une aide à l’échelle nationale et pourquoi pas internationale.
Je quitte le marché hebdomadaire de Had dimaoun (le dimanche des portes ) et Abdrahmen, cuisinier et musicien talentueux m’ayant offert son tarbouche (chapeau) de laine me réchauffant idéalement et m’octroyant l’honneur d’être confondu avec lui car « c’est son préféré et il le porte à longueur d’hiver».
Je quitte ces lieux magiques où selon un berger croisé sur le chemin, des grottes remplies de dessins étranges sont cachées dans des lieux seulement connus de lui.
Je quitte cette planète où le premier infirmier est à une heure de voiture par la piste.
Je quitte le douar Tizi et sa seule voiture qui nous emportera demain matin vers Irghem, d’où nous prendrons le taxi vers Terroudant (ville natale de Chirac selon une rumeur vivace et locale) puis le bus vers Ouarzazate. Là-bas, nous retrouverons Smail, le frère ayant quitté Tétouan pour cause d’asthme mortel.
Je quitte ce pays qui m’a frigorifié, bousillé le dos, à moitié arraché le petit orteil et émerveillé à m’en faire vieillir le cœur de dix ans suite a la multiplication anormale de ses battements.
Je quitte douar Tizi, douar Addeï, douar Tagragra, douar Tamageout, douar Timzit, je quitte Rakia, Fatima, Abdkader, Addi, Mustapha, Mohamed, Abdrahmen, Meakki, Marie, Tehami, Si brahim, je les quitte, mais seulement pour un temps, je leur en ai fait la promesse…
Le soleil rase maintenant l’horizon, le froid se fait progressivement plus présent et le shibani (vieil homme) que je suis va se saisir de son briquet diode et regagner cette maison où le café est toujours chaud, les gâteaux toujours frais et le tout servi par cette dame souriante d’une quarantaine d’année au visage et aux mains creusé par la vie. Cette femme m’a donné une grande leçon de courage. Abdkrim m’a dit que Rakia était aussi une grande poète. Ca ne m’étonne pas. Pour ceux qui ont la chance de la connaître, elle me fait penser à Mme Nicolas.
Je les quitte et vous retrouve demain sur internet… la vie est bien faite non ?
Au fait, bonne et belle année 2008.
Je vous souhaite de venir ici.








SAMEDI 12 JANVIER 2008
PITOYABLE
Samedi 12 janvier, sur le STA (terrasse) de notre nouvel appartement. De retour à Tétouan depuis mardi soir. 4 nuits et trois jours de règlements de compte qui n’en finissent pas. Le travail ne peut avancer dans cette maison pourtant porteuse de tant d’espoir, que je maudis très très fort désormais. Les matelas placés par Si Mustapha sont à vomir de saleté et de poussière, comme tout l’appart d’ailleurs. Les oreillers d’Abdkrim que nous avions stocké dans le placard ont moisis durant notre absence et le froid s’allie à l’humidité pour empêcher un sommeil réparateur. Mon dos (si on peut encore qualifier de dos cette zone de douleur aigue comme cela) ne cesse d’empirer sa situation et donc la mienne. Les plaies de ma cuisse et de mon pied se refusent à cicatriser. L’angine et le rhume servent à enrichir une ambiance sonore déjà pleine d’éternuement, de mouchage et de « putain de merde !». Bref, je paye les dizaines d’heures d’autocar, les dizaines de nuits glaciales, les centaines d’heures de sommeil absentes et les milliers de grimaces esquissées suite à la décharge électrique d’une colonne vertébrale en piteux état où à la brûlure d’un pied en décomposition.
Ah ! Ben ça va mieux en le disant !
Mais plus que la souffrance et leur constat, c’est la stagnation du projet O qui me pèse salement. Le numéro O.2 est presque prêt, il me faudrait juste un ou deux jours de concentration effective pour pouvoir l’envoyer… En parlant d’envoyer, je suis désolé de n’avoir pas encore pu envoyer 0.1 à ceux qui en ont fait la demande mais je n’arrive vraiment pas à maîtriser la boite mail google (je me rassure en me disant que c’est tout le Maroc qui a un problème avec google- je vous ai déjà raconté que google earth est interdit et inaccessible ici ?) donc dès que je retrouve le peu de force me servant me traîner vers un cyber, je vous l’envoie de hotmail.
Pour changer de registre, pointons les magnifiques choses survenues dans la vie de votre serviteur :
Je crois avoir grandis de plus de 10 ans lors des trois semaines qu’auront duré ce voyage.Les gens croisés, les lieux, les situations rencontrées et les problèmes à résoudre furent extrêmement formateurs dans cette école que je respecte qui s’appelle l’école de la vie. Ceci est tellement vrai qu’en tapant ces lignes, donc en essayant d’exprimer au mieux ce qui s’est passé, le premier paragraphe me paraît un prix bien peu élevé a payer (ainsi qu’une jérémiade bien peu honorable).
Le projet O a encore séduit beaucoup de monde et ces personnes ont encore participé à rendre ses objectifs plus précis et les moyens de les atteindre plus efficaces. Ce projet est pour l’instant la preuve concrète que la réunion, l’écoute respectueuse et le partage avec l’autre permet de déplacer des montagnes… bien sûr ce qui fout un peu la trouille, c’est que les montagnes, pour l’instant, elle ne se déplace que sur le papier ! Ce qui fout encore plus la trouille, c’est que je suis pour l’instant, le principal moteur de ce projet et se pose donc la question de la suite du O lors de la fin de ma bourse au mois d’avril.
Mais la question est prématurée.
Les numéros 0.2 et le tome l doivent déjà paraître en bonne et due forme, ce qui implique que le O soit une association officielle, que nous ayons un dépôt légal, un droit de diffusion et que les blasons du ministère de la culture, voire de l’éducation, et pourquoi pas de l’IRCAM ( Institut Royal de la Culture Amazighe) trônent sur la couverture. Or, pour obtenir ces soutiens, il me faut les demander. La lettre écrite est quasi prête (recto), et la BD (verso) est déjà découpée… mais je me retrouve face à mes démons, des choses « quasi », « presque », des « bons débuts » « bonnes idées », que mes profs de collège sanctionnaient par l’éternel « peut mieux faire ! », sauf que je suis plus au collège maintenant, aujourd’hui je travaille dans l’élément qui me faisait déjà rêver a cette époque (a part les filles), l’art, l’art au sens large, aussi large qu’il embrasse ce que certains qualifient de social, de divertissement, d’humanitaire ou de spectaculaire.
Je suis dans une partie que j’ai choisi de jouer, pour toutes les bonnes et les mauvaises raisons. Je suis de ceux, peu nombreux, qui ont eu la chance de choisir. Pourtant, est-ce notre lot commun à nous, les veinards qui ont eu la chance de choisir, que parfois arrive l’empoisonneuse question : « est-ce le bon choix ? »
MERCREDI 16 JANVIER
CEDRIC LIANO, 26 ANS, CELIBATAIRE
Mes amis je reviens de loin et ce n’est pas peu fier que je vous tape ces lignes !
J’ai parcouru quelques centaines de kilomètres, ai traversé quelques époques et réfléchis à quelques trucs importants du genre qui vous filent quelques cheveux dépigmentés.
Il est maintenant 03h40 de ce mercredi 16 janvier et les chiens errants, tel les loups qu’ils furent jadis, hurlent un concert dissonant et légèrement terrifiant comme toutes les nuits depuis mon retour à Tétouan (une semaine).
Au sud, les chiens de montagne que j’ai eu l’occasion de croiser servaient essentiellement à deux taches : garder les moutons et alarmer les habitants que des étrangers pénétraient dans le village. Ici, en ville, le rôle des chiens ressemble plus à ces humains qu’ils fuient avec célérité, ils survivent.
Il y a trois semaines, lorsque j’arrivais a Salé, le roi Mohamed VI venait de passer pour y inaugurer un tramway devant relier Salé et Rabat en 2010. Sale jour pour les chiens errants. La veille, un fusil les traqua dans les quartiers populaires et les extermina. Smail, chez qui j’ai eu la chance de passer a Ouarzazate et à qui j’ai raconté l’histoire fut choqué et me raconta que chez lui les fusils n’étaient pas de la parti, c’étaient les camions qui les ramassaient la veille de grands événements royaux. Leur destination ? Inconnu de mon ami Ouarzazati.
A l’institut des beaux-arts, il y a un chien, lointain cousin bâtard d’un labrador. Il s’appelle Max et est aimé de tous les étudiants. Ce gros feignant est manipulable sans la moindre réaction lorsqu’il sèche au soleil, mais ne se laisse approcher que sous promesse de nourriture ou d’une intimité avérée lors des nuits et des jours de pluie. C’est une sorte de mascotte et c’est aussi le gardien de l’école quand il en a envie. Le directeur dit que c’est un fonctionnaire au même titre que le gardien. Il dit ça au gardien.
Hier, je suis me suis rendu, au bord du désespoir et de l’épuisement physique chez un médecin officiel installé en ville. C’est important qu’il soit officiel car durant les quatre jours où, à demi mort où je polluais l’appart qu’abdkrim suait à rendre propre, j’ai découvert que tous les amis et personnes qui passaient étaient médecins. Je fus le cobaye de certains de leurs remèdes et acquis la certitude qu’un médecin Officiel me ferait le plus grand bien.
Leila, mon ange gardien de l’administration me conseilla son toubib et m’indiqua son adresse. Une fois passé une grosse heure en grosse suée dans la salle d’attente à dessiner sur commande le portrait des assistantes, je rentre dans le cabinet et y trouve un vieil homme souriant et manifestement honoré de devoir ausculter un français. Il se senti obligé de faire tous les bons gestes appris à l’école et ausculta ma gorge en y plongeant le bâtonnet pour appuyer sur la langue. Comme ils disent de faire à l’école. Malheureusement pour moi, je pense qu’il opère cette action, depuis très longtemps, à l’aide de son doigt car point de joli bâtonnet lustré en ma bouche malade mais une sucette à la poussière tiré d’un gobelet vieux comme son diplôme. Afin de ne pas le vexer, je pris mon mal en patience et crachais cet indélicat parasite buccal lorsqu’il virevolta vers une machine archaïque et hors d’usage de la taille d’une machine à faire des radios, dans laquelle il me fit renter pour la forme tout habillé afin d’y prendre quelques clichés improbables. Je pense qu’il a réalisé tout ça par gentillesse et souci de son patient de marque. De quelle marque ? Made in France… Plus ça va, plus je me rends compte de l’extraordinaire influence de ce hasard qui fait de moi un français sur les papiers.
Français…
Du côté de ma mère, les origines sont 50 % française et 50 % inconnu (cause : orphelinat) et du côté du père, c’est 50 % italien, 50 % espagnol et tout ce monde né sur sol Marocain sur 2 générations… Français, mon cul !
Ces papiers me font traverser toutes les frontières. Ces papiers me donnent une aura surnaturelle dans les montagnes au sud du Maroc. Je deviens le prétendant idéal. Je revêts le costume du sauveur qui va ouvrir les portes des aides humanitaires, celui qui sait et qui agit. Dans les villes, ma française langue inspire le respect et l’emploi de mots savants impressionne beaucoup les huiles qui le mérite. Lors de mes voyages, lorsque je me rends chez les familles de mes amis, je cumule les deux chances d’être le daief (l’invité) et d’être gaouli (étranger) européen. Cette nationalité qui me fut offerte par l’émigration de mes grands parents paternels et par la qualité de la cour faite à ma mère par mon père quelques années plus tard m’apparaît comme une malédiction lorsque je pense a l’actuel régime raciste sévissant en France. Pourtant, ici, cette carte d’identité se révèle une bénédiction, certes s’accompagnant d’un certain poids, mais globalement positive.
Sans communication avec vous depuis noël, je devrai vous expliquer pourquoi. Je devrai vous écrire le compte rendu de mon voyage qui me fit traverser le Maroc. Je pourrai vous expliquer Fès, Sale, Rabat, Casa, Terroudant, Ighrem, Tizi et Ouarzazate. Leur architecture, les ambiances de ces villes si différentes et leur population métissé. Je devrai vous parler de ces familles qui m’ont accueilli et de leur grande bonté envers moi, de leur regard familier et bienveillant et désormais de leur souvenir ému et grave. Je devrai, mais, est-ce par égoïsme où par manque de recul, je n’arrive pas à écrire pour eux. Pas encore. Je crois que c’est par manque de talent d’écrivain. Par stupidité.
En effet, chacun aura remarqué que ces lignes sont le fruit d’une sorte de défouloir improvisé. Cette technique permet de traduire certaines choses librement et parfois avec quelques touches d’un lyrisme me faisant marrer et ayant, au dire de proches, la faculté louable d’être communicatif. Mais cette forme d’expression ne me permet pas de narrer, sans la tronquer, la véritable beauté que j’ai croisé dans les êtres humains pendant cette traverse. Et je ne veux surtout pas les tronquer. Ils s’appellent Merjouba, Hassan, Abdallah, Amou, Belkassem, Rakia, Fatima, Mohamed, Abdelkader, Abdrahmen, Aissa, la mère de Smail, ses 3 sœurs, son beaux frère, Soufiane, Aziz et Latifah, mais déjà je tronque la liste…
D’eux, j’ai compris la générosité naturelle du partage à l’autre, celui qu’on ne connaît pas. J’ai appris la division en deux lorsque l’on mange avec son frère, et, la division forcément inégale d’un pain et d’une boîte de sardine qui sera a l’avantage de l’ami.
Dans le train, le bus, ou la rue, tu ne mange pas seul. Quelqu’un ouvre une boîte de gâteau et si tu as croisé ses yeux auparavant, c’est avec le sourire qu’il te la tend et avec la moue si tu lui refuses. Le partage est naturel. Bien sûr la nature fait bien les choses et certains malins attentionnés se feront une joie de partager ton portefeuille avec eux sans ta permission, mais cela est pour moi de l’ordre de la rumeur…
Le travail est pour l’instant complètement arrêté. Je pense que le O est mort et que jamais nous n’y arriverons. Bien sûr, c’est faux, mais la nuit, les chiens et le froid me font croire ça.
Vendredi nous présenterons le voyage et les nouveautés du O a l’école en présence du directeur, de profs et des étudiants. Nous remotiverons les troupes et celles-ci me remotiveront. Comme a chaque fois, enfin j’espère.
A Essaouira, beaucoup de chiens errants, craintifs et maigrichons jouent à cache-cache avec les habitants et grognent férocement si l’on s’en approche. Pourtant, quelques jours chaque année, ces coyotes se refont chiots sous les mains potelées de touristes caravaniers se retrouvant du monde entier en un festival célébrant leur amour du toilette chimique - salon/lit- mezzanine au dessus du volant. Les loups sortent alors de leurs tanières et viennent profiter d’une nourriture abondante, exotique et régulière négociée par quelques caresses et léchouilles. Ils dorment et vivent à côté de leur bienfaiteur de la semaine en bon toutou. Les plus faibles n’ayant trouvé de protecteur étranger se contenteront de roder autour du camp, évitant toujours les autochtones, espérant quelconque miette. Une fois les vaches à lait reparties, le retour à la vie sauvage s’opère… jusqu'à la prochaine visite royale.
Il est 05h30, l’appel à la prière retentit, les chiens braillent, les coqs joignent généreusement leurs chants, Abdkrim ronfle et mes paupières picotent.
J’espère un jour pouvoir vous raconter ces gens que je croise et qui me change, et surtout vous offrir de ce qu’ils m’ont offert. Je crois que c’est ça mon travail d’artiste.
VENDREDI 18 JANVIER 2008
Le soleil se couche, dans les enceintes, Bob Marley nous implore de nous relever et de ne jamais oublier de nous battre pour nos droits, Abdkrim et Abdelarim dessinent, et moi, je tapote.
Hier, je voyageais en Espagne. Sans quitter le Maroc. Comment, c’est très simple, je vais vous expliquer l’astuce, mais permettez moi tout d’abord de m’excuser pour ce long temps d’absence.
Plusieurs fois je vous ai écris pour vous raconter ce que je vivais, mais toujours il y a eu un empêchement de dernière minute m’interdisant de vous envoyer ces témoignages. Souvent l’empêchement venait de moi et de ma déception face ces textes incapables à exprimer justement ces incroyables expériences. Car, dans la traversée du Maroc qui occupa mes jours pendant trois semaines, j’ai vu, entendu et senti beaucoup. Ces beaucoup m’ont fait beaucoup réfléchir. Beaucoup de sentiments incontrôlés et aucun recul. Celui-ci arrive petit à petit (imik-imik en amazighe).
La quasi stagnation du O et l’impossibilité d’accoucher du 0.2 furent les acteurs principaux d’un vague à l’âme propre au découragement.
Vendredi dernier (18 janvier), devait se dérouler la réunion d’information autour du O et de son avancée depuis mi-décembre. En effet, la majorité des étudiants et des professeurs ne sont même pas au courant que le numéro 0.1 est sorti. Ils savent encore moins pour le premier voyage dans les universités de Casa, Rabat et Kenitra. Ils ne savent pas les avancées qui nous poussent aujourd’hui à nous officialiser par le biais d’une association, ainsi que par la demande de soutien de différents ministères (culture et éducation).
Ils ne connaissent pas les nouveaux espoirs venus des associations maghrébines d’Europe pouvant être intéressées par ce projet de bds traduites en plusieurs langues devenant un outil d’apprentissage de la langue par ces gamins ayant un passé avec le nord de l’Afrique. Un outil d’apprentissage de la langue, une porte ouverte sur la culture, une forme d’expression artistique accessible et populaire.
Aussi, les étudiants de l’INBA ne savent pas que le O a bel et bien un chef. Malgré les écrits du manifeste, malgré lui. Ce chef est incertain, désespérement dépendant de leur soutien, et quand il est malade, il voit tout en noir. Mais je crois qu’ils ont déjà compris tout ça. Je crois que le dernier à avoir pris conscience qu’il était le chef, c’est bien lui. C’est bien moi. Je crois que lorsque tout n’était qu’ascension et espoirs sans limite, la question du chef était secondaire et je l’endossais sans y réfléchir afin de ne pas perdre de temps. Sans aucune conscience des difficultés matérielles et concrètes, c’était facile et naturel. Maintenant commencent à se pointer des impératifs administratif, logistique et lourd à mort. Dès lors, ma position de chef commence à devenir forcément plus chiante…
Et me voici face à ce grand défi avec moi-même. Me donner les moyens d’approcher mes rêves. Car du plus loin que je me souvienne, rêver a toujours été une de mes activités favorites, je suis devenu une sorte de champion en cette matière. Mais, toujours, c’est la concrétisation qui a posé problème. Pour certain je suis courageux et je réalise beaucoup de choses, mais s’ils savaient combien c’est peu par rapport aux nombreuses utopies qui m’habitent ! C’est navrant quand je regarde ma vie par ce coté de la lorgnette.
Mais, parfois, il suffit d’une bonne bière dans un café populaire d’un pays étranger pour se remonter le moral, retourner la lorgnette et y contempler avec sourire l’ampleur de ses rêves et de toutes les bonnes étapes qui jalonnent le chemin pour atteindre la satisfaction d’avoir bien fait son travail et sa vie.
Cette bière salvatrice, c’est à Sebta que je l’ai goulûment ingérée. Sebta à 45 minutes de taxi de Tétouan est une propriété Espagnole en territoire Marocain vieille de plusieurs siècles. Une fois passé les douaniers désagréables et corruptibles, c’est une toute autre vie qui s’ouvre a vous. Une vie européenne, espagnole. Rues tranquilles, façon de marcher et de parler espagnole, conduite espagnole, café, feux rouges, presse, pub et panneaux signalétiques, aucun doute, nous sommes en Espagne. Sebta est un bout d’espagne au Maroc. Les marocains doivent se munir d’un laisser passer valable 24 heures pour y pénétrer. Les habitants de Tétouan, Martyl, Raikoune et Castillo bénéficient d’un passe droit perpétuel, et certains on fait de cet avantage un métier. De 06h00 à 08h00, le trafic s’organise allégrement. Pour ma part, je me suis senti très heureux de fouler les galeries d’un centre commercial que je vomissais il y a encore quelques mois. Je me suis même laissé griser par la fièvre de l’achat et me suis offert, je me suis fait le cadeau d’un manteau d’homme, d’un pantalon d’homme et d’un pull d’homme. Héhé, je déteste faire ça normalement ! Ajoutez à ça le plaisir de « calamar alla plancha » comme ceux de mon enfance et d’une bonne balade au bord de mer en compagnie de mes deux acolytes du jour, Hajar et Mimi et vous trouverez un Cédric heureux.
Le retour s’est effectué en douceur en passant prendre un thé dans un des endroits les plus emblématiques de la Tétouan que j’aime. Une petite place au centre de la médina, au milieux des bijoutiers et des tisseurs où le thé est délicieux et l’ambiance pleine des vieux travailleurs et de la fumée de leurs sebsi (pipe à kif).
Arrivée à l’appart à 20h00 pris des nouvelles d’Abdkrim et raconté ma journée, couché 21h00 et réveillé à 12h30 ce midi. En forme !
Abdkrim a fait les courses, préparé les sardines et il ne nous manquait plus que l’invitation d’amis pour enchanter ce jour béni qui me voit reprendre espoir dans mes projets et imaginer de nouvelles solutions aux problèmes.
Mercredi 23 aura lieu la réunion autour de ce qu’on a appelé sur l’affiche « le retour du O ». Le directeur de l’institut, de retour de voyage, sera présent, plusieurs profs aussi. Seront abordés les avancées, nouveaux objectifs, et nouveaux besoins du O. Une aide sera demandé à l’assistance. Pour cela, un nouveau contrat d’introduction dans le O a été imaginé par Abdkrim. Pour le remplir c’est assez simple : une page devra être remplie par le nouveau membre. Elle pourra être écrite (remplie) de toutes les façons possibles et imaginable et aura pour but de répondre à cette question : « Selon vous, qu’est ce que le O devrait rendre meilleur et par quels moyens pouvons-nous y arriver ? » Cette page devra être signée de l’icône circulaire de l’auteur. Voilà peut-être le bon moyen d’impliquer les gens. Cette méthode fera partie des modifications du numéro 0.2.
Je me rends compte que je ne vous ai pas parlé de Ouarzazate, de la famille de Smail et de sa sœur m’ayant appris une technique traditionnelle de lange du nourrisson, technique que je transmettrai à Céline pour son fils, et p’tet à Aline si elle veut avoir un deuxieme bébé car Baptiste va commencer à devenir trop grand… mais voilà, je me perds dans tout ce qu’il y a à vous raconter. Je ne sais plus très bien ce que je dois écrire sur ce blog.
A la demande de ma sœur, je vais inclure à ce message les moments d’écriture que j’ai eu depuis que je ne vous ai vu sur la toile. Je ne suis pas fier de ces articles, mais Barbara voulait les lire, alors s’ils vous ennuis, prenez vous en à elle.
Je ne les ai pas retouchés donc vous allez trouver des redites et plusieurs « retrouvaille avec vous ».
Je les ai classés par ordre chronologique, par souci de clarté.
Bonne lecture.
MERCREDI 25 DECEMBRE 2007
Arrivé à Salé
Arrivé à Salé











Je suis dans la maison que le père d’Abdkrim a construite il y a 25 ans sur le terrain que les autorités lui ont donnés en remplacement de sa barque dans un bidonville. Je partage la chambre avec Abdkrim, son neveu Abdallah et un cafard reluisant.
Aujourd’hui j’ai passe la journée à la rencontre de Salé. Nous avons quitté la maison familiale vers 09h00 et y sommes retourné 13 heures plus tard.
Notre activité ? Marcher sans arrêt au rythme des informations flot continu déversées par un Abdkrim excité de me faire visiter son territoire, attentif au moindre stigmate d’un éventuel changement ou d’une histoire passée.
Repas de pain-sardines sur le bord de mer à Rabat, nous sommes tous les deux fatigués. Sur le retour nous parlons peu, moins que d’habitude on va dire. Salé aux indiens et Rabat aux indébériches. Nous avons croisé beaucoup de gens. Beaucoup de gens. Nous avons dessiné au café sur la commande d’amis d’adolescence à lui.
Une fois rentré, nous avons retrouvé toute la famille, nous avons discuté, il a traduit et on a rigolé.
La mère d’Abdkrim dit des paroles qui vont directement au fond du cœur. Elle est impressionnante. C’est le genre de personne qui vous confirme que le regard au fond des yeux est essentiel pour communiquer. Les trois enfants, timides au début, montrent leurs dessins, brisent la glace et me donnent une leçon d’Amazighe. Ils parlent déjà bien français. La grande sœur d’Abdkrim est là aussi. Ce moment avec eux est mon réveillon de noël. Je les remercie de l’avoir partagé avec moi.
Repas délicieux, mais vu que l’homme s’habitue à tout, leur répétition baisse la surprise et rend ce moment banal. Ce qu’il y a c’est que beaucoup de nourriture est délicieuse pour l’étranger que je suis : du pain nu au couscous familial en passant par le sandwich a 3 dh, tout est fabuleusement savoureux. Donc ce soir, le repas est délicieux, comme d’hab’.
Hier la mère d’Abdkrim m’a dit qu’elle était satisfaite de moi parce que je mangeais ce qu’ils m’offraient à manger. Des amandes grillées et du thé. Je mange plus que de raison pour lui faire plaisir.
Après toute une ribambelle de questions sur ma chrétienté, musulmanité ou judaïcité et après tous les arguments déployés sur mon agnosticisme, j’ai presque enfin réussi à trouver ma foi, où plutôt ma manière d’expliquer que ce n’est pas parce que je ne suis pas monothéiste et que je ne suis d’aucun dogme que je ne crois en rien.
Nous sommes tous frères car on est tous issus du même tout et on retournera tous au même tout ; entre ces deux extrémités, on galère tous à essayer de savoir « de où ? » et «vers quoi ? » , les religions n’étant chacune qu’interprétation diverse et variée de ce phénomène. Meshi mouchkil (pas de problèmes).
La religion pour justifier la vie et surtout la mort. C’est pas neuf mais j’y crois fort.
Putain de barrière du problème de la peur de la mort chez l’homme (mouchkil).
Safi baraka.
Daba (maintenant) on est le 25 décembre et certains disent qu’Issa est né aujourd’hui il y a précisément 2007 ans, d’autres disent que le cadeau est pas celui qu’ils avaient commandé au papa noël et d’autre encore que « chat » en amazighe, ça se dit « amouche »
Nous partirons après-demain à Tizi, dans le sud vers la terre d’origine de la famille Ssouri qui m’accueille aujourd’hui comme un fils.


LUNDI 31 DECEMBRE
JE SUIS SEUL
Je suis seul en ce jour de réveillon de la 2008ème année.
Pour des raisons orthopédiques, mon frère Abdkrim est parti seul en vadrouille dans les montagnes et douars avoisinant, me laissant à une convalescence forcée et utile. Celle-ci me permet d’observer les taches ménagères qu’une femme de la campagne doit accomplir. C’est assez hallucinant. Rakia est une force volontaire et efficace. Peut-être tire-t-elle cette puissance des chants qu’elle fredonne et qui l’accompagnent partout.
MARDI 1 JANVIER 2008
RETROUVAILLES
Je pars demain à cinq heures du matin.
Je pars demain, je quitte cette place introuvable sur une carte routière, un lieu qui m’a bercé de ses louanges.
Je quitte le douar Tizi et ses habitants, derniers représentants des coutumes du peuple Amazighe.
Je quitte une terre dure où le climat glacial de l’hiver et étouffant de l’été forge les hommes et les femmes.
Je quitte ces femmes au courage vaste comme le paysage que je contemple en ce moment, du sommet d’une montagne face au soleil rose orangé qui se couche.
Je quitte Rakia, la tante usée d’Abdkrim restée l’unique gardienne des traditions familiales avec sa fille Fatima tandis que son mari et ses fils vivent à la grande ville, Salé, pour y gagner de l’argent.
Je quitte les rares hommes venu à l’occasion des vacances de l’Aid rejoindre leur femme.
Je quitte Mohamed, sa trentaine d’année et son statut de président de la petite association du douar Tizi. Mohamed et ses histoires d’émigration dû à l’exode rural (80 % des homes depuis 20 ans). Je quitte ces maisons traditionnelles tombant en ruine suite à leur abandon par les anciens propriétaires désormais citadins.
Je quitte ces montagnes où porc-épic, gazelles et loups se raréfient à l’inverse des sangliers récemment parachutés (ce n’est pas une métaphore) qui pullulent et détruisent les quelques mètres carré encore cultivés par les femmes et les vieux (10% selon Mohamed).
Je quitte cet univers pieux où la religion conjugue le rassemblement avec le partage des richesses envers les plus démunis.
Je quitte le silence parfait rendant la marche introspective seulement coupé par le chant puissant et profond d’un berger s’entraînant pour le prochain ARWESH (fête populaire) ou il y affrontera le champion d’un autre village dans un joute poétique.
Je quitte cette maison aux portes ouvertes laissant pénétrer les oiseaux dans les pièces afin qu’ils se régalent des miettes de nos repas. Je quitte cet autre oiseau annonciateur de bonne nouvelle par son chant « tikit-tikit » qui se traduit par « maintenant » en Amazighe. Je quitte ces enfants fascinés par le dessin et mes tours de passe-passe minables, ces enfants qui seront séparés vers 7/ 8 ans les garçons rejoignant frères et père en ville. Je quitte les jeunes filles qui sont restées et sont devenue de belles jeunes femmes, et que l’on rejoint traditionnellement près du puit, du virage, ou des rochers là-bas à la tombée du jour et qui veulent profiter de cette saison de vacances riche en homme pour y trouver le mari qui leur fera quitter cette terre. Je quitte l’Aghioule (âne) qui définit les amazighes de cette région (ce dont ils ne sont pas très fiers) et qui transporte cette eau (amen en Amazighe) devenue rare au cours des dernières décennies.
Je quitte ces gens qui ont placé sur mes épaules l’espoir d’une reconnaissance de leurs problèmes et d’une aide à l’échelle nationale et pourquoi pas internationale.
Je quitte le marché hebdomadaire de Had dimaoun (le dimanche des portes ) et Abdrahmen, cuisinier et musicien talentueux m’ayant offert son tarbouche (chapeau) de laine me réchauffant idéalement et m’octroyant l’honneur d’être confondu avec lui car « c’est son préféré et il le porte à longueur d’hiver».
Je quitte ces lieux magiques où selon un berger croisé sur le chemin, des grottes remplies de dessins étranges sont cachées dans des lieux seulement connus de lui.
Je quitte cette planète où le premier infirmier est à une heure de voiture par la piste.
Je quitte le douar Tizi et sa seule voiture qui nous emportera demain matin vers Irghem, d’où nous prendrons le taxi vers Terroudant (ville natale de Chirac selon une rumeur vivace et locale) puis le bus vers Ouarzazate. Là-bas, nous retrouverons Smail, le frère ayant quitté Tétouan pour cause d’asthme mortel.
Je quitte ce pays qui m’a frigorifié, bousillé le dos, à moitié arraché le petit orteil et émerveillé à m’en faire vieillir le cœur de dix ans suite a la multiplication anormale de ses battements.
Je quitte douar Tizi, douar Addeï, douar Tagragra, douar Tamageout, douar Timzit, je quitte Rakia, Fatima, Abdkader, Addi, Mustapha, Mohamed, Abdrahmen, Meakki, Marie, Tehami, Si brahim, je les quitte, mais seulement pour un temps, je leur en ai fait la promesse…
Le soleil rase maintenant l’horizon, le froid se fait progressivement plus présent et le shibani (vieil homme) que je suis va se saisir de son briquet diode et regagner cette maison où le café est toujours chaud, les gâteaux toujours frais et le tout servi par cette dame souriante d’une quarantaine d’année au visage et aux mains creusé par la vie. Cette femme m’a donné une grande leçon de courage. Abdkrim m’a dit que Rakia était aussi une grande poète. Ca ne m’étonne pas. Pour ceux qui ont la chance de la connaître, elle me fait penser à Mme Nicolas.
Je les quitte et vous retrouve demain sur internet… la vie est bien faite non ?
Au fait, bonne et belle année 2008.
Je vous souhaite de venir ici.








SAMEDI 12 JANVIER 2008
PITOYABLE
Samedi 12 janvier, sur le STA (terrasse) de notre nouvel appartement. De retour à Tétouan depuis mardi soir. 4 nuits et trois jours de règlements de compte qui n’en finissent pas. Le travail ne peut avancer dans cette maison pourtant porteuse de tant d’espoir, que je maudis très très fort désormais. Les matelas placés par Si Mustapha sont à vomir de saleté et de poussière, comme tout l’appart d’ailleurs. Les oreillers d’Abdkrim que nous avions stocké dans le placard ont moisis durant notre absence et le froid s’allie à l’humidité pour empêcher un sommeil réparateur. Mon dos (si on peut encore qualifier de dos cette zone de douleur aigue comme cela) ne cesse d’empirer sa situation et donc la mienne. Les plaies de ma cuisse et de mon pied se refusent à cicatriser. L’angine et le rhume servent à enrichir une ambiance sonore déjà pleine d’éternuement, de mouchage et de « putain de merde !». Bref, je paye les dizaines d’heures d’autocar, les dizaines de nuits glaciales, les centaines d’heures de sommeil absentes et les milliers de grimaces esquissées suite à la décharge électrique d’une colonne vertébrale en piteux état où à la brûlure d’un pied en décomposition.
Ah ! Ben ça va mieux en le disant !
Mais plus que la souffrance et leur constat, c’est la stagnation du projet O qui me pèse salement. Le numéro O.2 est presque prêt, il me faudrait juste un ou deux jours de concentration effective pour pouvoir l’envoyer… En parlant d’envoyer, je suis désolé de n’avoir pas encore pu envoyer 0.1 à ceux qui en ont fait la demande mais je n’arrive vraiment pas à maîtriser la boite mail google (je me rassure en me disant que c’est tout le Maroc qui a un problème avec google- je vous ai déjà raconté que google earth est interdit et inaccessible ici ?) donc dès que je retrouve le peu de force me servant me traîner vers un cyber, je vous l’envoie de hotmail.
Pour changer de registre, pointons les magnifiques choses survenues dans la vie de votre serviteur :
Je crois avoir grandis de plus de 10 ans lors des trois semaines qu’auront duré ce voyage.Les gens croisés, les lieux, les situations rencontrées et les problèmes à résoudre furent extrêmement formateurs dans cette école que je respecte qui s’appelle l’école de la vie. Ceci est tellement vrai qu’en tapant ces lignes, donc en essayant d’exprimer au mieux ce qui s’est passé, le premier paragraphe me paraît un prix bien peu élevé a payer (ainsi qu’une jérémiade bien peu honorable).
Le projet O a encore séduit beaucoup de monde et ces personnes ont encore participé à rendre ses objectifs plus précis et les moyens de les atteindre plus efficaces. Ce projet est pour l’instant la preuve concrète que la réunion, l’écoute respectueuse et le partage avec l’autre permet de déplacer des montagnes… bien sûr ce qui fout un peu la trouille, c’est que les montagnes, pour l’instant, elle ne se déplace que sur le papier ! Ce qui fout encore plus la trouille, c’est que je suis pour l’instant, le principal moteur de ce projet et se pose donc la question de la suite du O lors de la fin de ma bourse au mois d’avril.
Mais la question est prématurée.
Les numéros 0.2 et le tome l doivent déjà paraître en bonne et due forme, ce qui implique que le O soit une association officielle, que nous ayons un dépôt légal, un droit de diffusion et que les blasons du ministère de la culture, voire de l’éducation, et pourquoi pas de l’IRCAM ( Institut Royal de la Culture Amazighe) trônent sur la couverture. Or, pour obtenir ces soutiens, il me faut les demander. La lettre écrite est quasi prête (recto), et la BD (verso) est déjà découpée… mais je me retrouve face à mes démons, des choses « quasi », « presque », des « bons débuts » « bonnes idées », que mes profs de collège sanctionnaient par l’éternel « peut mieux faire ! », sauf que je suis plus au collège maintenant, aujourd’hui je travaille dans l’élément qui me faisait déjà rêver a cette époque (a part les filles), l’art, l’art au sens large, aussi large qu’il embrasse ce que certains qualifient de social, de divertissement, d’humanitaire ou de spectaculaire.
Je suis dans une partie que j’ai choisi de jouer, pour toutes les bonnes et les mauvaises raisons. Je suis de ceux, peu nombreux, qui ont eu la chance de choisir. Pourtant, est-ce notre lot commun à nous, les veinards qui ont eu la chance de choisir, que parfois arrive l’empoisonneuse question : « est-ce le bon choix ? »
MERCREDI 16 JANVIER
CEDRIC LIANO, 26 ANS, CELIBATAIRE
Mes amis je reviens de loin et ce n’est pas peu fier que je vous tape ces lignes !
J’ai parcouru quelques centaines de kilomètres, ai traversé quelques époques et réfléchis à quelques trucs importants du genre qui vous filent quelques cheveux dépigmentés.
Il est maintenant 03h40 de ce mercredi 16 janvier et les chiens errants, tel les loups qu’ils furent jadis, hurlent un concert dissonant et légèrement terrifiant comme toutes les nuits depuis mon retour à Tétouan (une semaine).
Au sud, les chiens de montagne que j’ai eu l’occasion de croiser servaient essentiellement à deux taches : garder les moutons et alarmer les habitants que des étrangers pénétraient dans le village. Ici, en ville, le rôle des chiens ressemble plus à ces humains qu’ils fuient avec célérité, ils survivent.
Il y a trois semaines, lorsque j’arrivais a Salé, le roi Mohamed VI venait de passer pour y inaugurer un tramway devant relier Salé et Rabat en 2010. Sale jour pour les chiens errants. La veille, un fusil les traqua dans les quartiers populaires et les extermina. Smail, chez qui j’ai eu la chance de passer a Ouarzazate et à qui j’ai raconté l’histoire fut choqué et me raconta que chez lui les fusils n’étaient pas de la parti, c’étaient les camions qui les ramassaient la veille de grands événements royaux. Leur destination ? Inconnu de mon ami Ouarzazati.
A l’institut des beaux-arts, il y a un chien, lointain cousin bâtard d’un labrador. Il s’appelle Max et est aimé de tous les étudiants. Ce gros feignant est manipulable sans la moindre réaction lorsqu’il sèche au soleil, mais ne se laisse approcher que sous promesse de nourriture ou d’une intimité avérée lors des nuits et des jours de pluie. C’est une sorte de mascotte et c’est aussi le gardien de l’école quand il en a envie. Le directeur dit que c’est un fonctionnaire au même titre que le gardien. Il dit ça au gardien.
Hier, je suis me suis rendu, au bord du désespoir et de l’épuisement physique chez un médecin officiel installé en ville. C’est important qu’il soit officiel car durant les quatre jours où, à demi mort où je polluais l’appart qu’abdkrim suait à rendre propre, j’ai découvert que tous les amis et personnes qui passaient étaient médecins. Je fus le cobaye de certains de leurs remèdes et acquis la certitude qu’un médecin Officiel me ferait le plus grand bien.
Leila, mon ange gardien de l’administration me conseilla son toubib et m’indiqua son adresse. Une fois passé une grosse heure en grosse suée dans la salle d’attente à dessiner sur commande le portrait des assistantes, je rentre dans le cabinet et y trouve un vieil homme souriant et manifestement honoré de devoir ausculter un français. Il se senti obligé de faire tous les bons gestes appris à l’école et ausculta ma gorge en y plongeant le bâtonnet pour appuyer sur la langue. Comme ils disent de faire à l’école. Malheureusement pour moi, je pense qu’il opère cette action, depuis très longtemps, à l’aide de son doigt car point de joli bâtonnet lustré en ma bouche malade mais une sucette à la poussière tiré d’un gobelet vieux comme son diplôme. Afin de ne pas le vexer, je pris mon mal en patience et crachais cet indélicat parasite buccal lorsqu’il virevolta vers une machine archaïque et hors d’usage de la taille d’une machine à faire des radios, dans laquelle il me fit renter pour la forme tout habillé afin d’y prendre quelques clichés improbables. Je pense qu’il a réalisé tout ça par gentillesse et souci de son patient de marque. De quelle marque ? Made in France… Plus ça va, plus je me rends compte de l’extraordinaire influence de ce hasard qui fait de moi un français sur les papiers.
Français…
Du côté de ma mère, les origines sont 50 % française et 50 % inconnu (cause : orphelinat) et du côté du père, c’est 50 % italien, 50 % espagnol et tout ce monde né sur sol Marocain sur 2 générations… Français, mon cul !
Ces papiers me font traverser toutes les frontières. Ces papiers me donnent une aura surnaturelle dans les montagnes au sud du Maroc. Je deviens le prétendant idéal. Je revêts le costume du sauveur qui va ouvrir les portes des aides humanitaires, celui qui sait et qui agit. Dans les villes, ma française langue inspire le respect et l’emploi de mots savants impressionne beaucoup les huiles qui le mérite. Lors de mes voyages, lorsque je me rends chez les familles de mes amis, je cumule les deux chances d’être le daief (l’invité) et d’être gaouli (étranger) européen. Cette nationalité qui me fut offerte par l’émigration de mes grands parents paternels et par la qualité de la cour faite à ma mère par mon père quelques années plus tard m’apparaît comme une malédiction lorsque je pense a l’actuel régime raciste sévissant en France. Pourtant, ici, cette carte d’identité se révèle une bénédiction, certes s’accompagnant d’un certain poids, mais globalement positive.
Sans communication avec vous depuis noël, je devrai vous expliquer pourquoi. Je devrai vous écrire le compte rendu de mon voyage qui me fit traverser le Maroc. Je pourrai vous expliquer Fès, Sale, Rabat, Casa, Terroudant, Ighrem, Tizi et Ouarzazate. Leur architecture, les ambiances de ces villes si différentes et leur population métissé. Je devrai vous parler de ces familles qui m’ont accueilli et de leur grande bonté envers moi, de leur regard familier et bienveillant et désormais de leur souvenir ému et grave. Je devrai, mais, est-ce par égoïsme où par manque de recul, je n’arrive pas à écrire pour eux. Pas encore. Je crois que c’est par manque de talent d’écrivain. Par stupidité.
En effet, chacun aura remarqué que ces lignes sont le fruit d’une sorte de défouloir improvisé. Cette technique permet de traduire certaines choses librement et parfois avec quelques touches d’un lyrisme me faisant marrer et ayant, au dire de proches, la faculté louable d’être communicatif. Mais cette forme d’expression ne me permet pas de narrer, sans la tronquer, la véritable beauté que j’ai croisé dans les êtres humains pendant cette traverse. Et je ne veux surtout pas les tronquer. Ils s’appellent Merjouba, Hassan, Abdallah, Amou, Belkassem, Rakia, Fatima, Mohamed, Abdelkader, Abdrahmen, Aissa, la mère de Smail, ses 3 sœurs, son beaux frère, Soufiane, Aziz et Latifah, mais déjà je tronque la liste…
D’eux, j’ai compris la générosité naturelle du partage à l’autre, celui qu’on ne connaît pas. J’ai appris la division en deux lorsque l’on mange avec son frère, et, la division forcément inégale d’un pain et d’une boîte de sardine qui sera a l’avantage de l’ami.
Dans le train, le bus, ou la rue, tu ne mange pas seul. Quelqu’un ouvre une boîte de gâteau et si tu as croisé ses yeux auparavant, c’est avec le sourire qu’il te la tend et avec la moue si tu lui refuses. Le partage est naturel. Bien sûr la nature fait bien les choses et certains malins attentionnés se feront une joie de partager ton portefeuille avec eux sans ta permission, mais cela est pour moi de l’ordre de la rumeur…
Le travail est pour l’instant complètement arrêté. Je pense que le O est mort et que jamais nous n’y arriverons. Bien sûr, c’est faux, mais la nuit, les chiens et le froid me font croire ça.
Vendredi nous présenterons le voyage et les nouveautés du O a l’école en présence du directeur, de profs et des étudiants. Nous remotiverons les troupes et celles-ci me remotiveront. Comme a chaque fois, enfin j’espère.
A Essaouira, beaucoup de chiens errants, craintifs et maigrichons jouent à cache-cache avec les habitants et grognent férocement si l’on s’en approche. Pourtant, quelques jours chaque année, ces coyotes se refont chiots sous les mains potelées de touristes caravaniers se retrouvant du monde entier en un festival célébrant leur amour du toilette chimique - salon/lit- mezzanine au dessus du volant. Les loups sortent alors de leurs tanières et viennent profiter d’une nourriture abondante, exotique et régulière négociée par quelques caresses et léchouilles. Ils dorment et vivent à côté de leur bienfaiteur de la semaine en bon toutou. Les plus faibles n’ayant trouvé de protecteur étranger se contenteront de roder autour du camp, évitant toujours les autochtones, espérant quelconque miette. Une fois les vaches à lait reparties, le retour à la vie sauvage s’opère… jusqu'à la prochaine visite royale.
Il est 05h30, l’appel à la prière retentit, les chiens braillent, les coqs joignent généreusement leurs chants, Abdkrim ronfle et mes paupières picotent.
J’espère un jour pouvoir vous raconter ces gens que je croise et qui me change, et surtout vous offrir de ce qu’ils m’ont offert. Je crois que c’est ça mon travail d’artiste.
VENDREDI 18 JANVIER 2008
Espoir avoir est-ce poire être? (merci Al)
Dans notre appartement, lavé, récuré et désormais assaini de nos maladies respectives et saisonnières (grippe, rhume et angine) nous prenons du repos. Depuis notre retour nous avons baigné dans la poussière, les microbes et le moisi. Maintenant, grâce à Abdkrim c’est bien, tout est réglé.
Demain je prends la route de Sebta afin de m’éviter le plaisir d’être illégal au Maroc, les passeports français ne permettant qu’un séjour de trois mois sans motifs précis. Pourtant des motifs précis, j’en ai plus qu’il n’en faut, mais pas le courage de perdre des jours dans les administrations pour les officialiser. Donc, un aller-retour par la frontière de Sebta et le tour est joué, je sors du royaume du Maroc, pénètre en terre Européenne Espagnole puis revient au Maroc et tout ça en moins d’une heure. Ca risque de prendre plus de temps car je vais en profiter pour visiter la ville et y acheter quelques trucs essentiels comme du tabac a rouler pour moi, quelques bombes de peinture noire et blanche pour le O et une marque très précise de gel douche espagnol dont tonton Aziz est friand : le « Cross Men » en bouteille verte !
Une journée, deux pays, deux tampons de plus sur mon passeport et la conviction renforcée que l’idée même de frontière est stupide et injuste. Beaucoup d’amis d’ici ne peuvent venir même s’il le désirent. Un passe droit existe pour les habitants résident dans un rayon de 40 kilomètres et certains en on fait un métier. En effet, entre 06h00 et 08h00, le trafic organisé bat son plein. Je pense que j’y serai vers 09h0 et viendrai grossir le rang des privilégiés du coin venu profiter du bon temps d’un shopping et d’un bon hamburger au MacDo.
Dans notre appartement, lavé, récuré et désormais assaini de nos maladies respectives et saisonnières (grippe, rhume et angine) nous prenons du repos. Depuis notre retour nous avons baigné dans la poussière, les microbes et le moisi. Maintenant, grâce à Abdkrim c’est bien, tout est réglé.
Demain je prends la route de Sebta afin de m’éviter le plaisir d’être illégal au Maroc, les passeports français ne permettant qu’un séjour de trois mois sans motifs précis. Pourtant des motifs précis, j’en ai plus qu’il n’en faut, mais pas le courage de perdre des jours dans les administrations pour les officialiser. Donc, un aller-retour par la frontière de Sebta et le tour est joué, je sors du royaume du Maroc, pénètre en terre Européenne Espagnole puis revient au Maroc et tout ça en moins d’une heure. Ca risque de prendre plus de temps car je vais en profiter pour visiter la ville et y acheter quelques trucs essentiels comme du tabac a rouler pour moi, quelques bombes de peinture noire et blanche pour le O et une marque très précise de gel douche espagnol dont tonton Aziz est friand : le « Cross Men » en bouteille verte !
Une journée, deux pays, deux tampons de plus sur mon passeport et la conviction renforcée que l’idée même de frontière est stupide et injuste. Beaucoup d’amis d’ici ne peuvent venir même s’il le désirent. Un passe droit existe pour les habitants résident dans un rayon de 40 kilomètres et certains en on fait un métier. En effet, entre 06h00 et 08h00, le trafic organisé bat son plein. Je pense que j’y serai vers 09h0 et viendrai grossir le rang des privilégiés du coin venu profiter du bon temps d’un shopping et d’un bon hamburger au MacDo.